Conne
Je suis, en vocabulaire courant, une nerd dans le spectre de l’artiste. Dans le langage des enfants, une « bolée » dans la lune qui dessine bien. Dans le contexte actuel et selon « les experts des réseaux sociaux » je suis: congénitalement mésadaptée, je suis, selon les reels de Tiktok et d’instagram : TDAH, Autiste et ceci expliquerait tout. Je vous mets au défi de ne pas vous identifier d’une façon ou une autre lorsque vous consultez « Internet » de quoi faire « capoter » ceux qui ont fait de longs tests avec des neuropsychologues.
J’ai un cerveau très actif et explorateur, les sens aiguisés et tous hyperconnectés de l’extrémité des poils aux concepts abstraits. Dans un monde de rien, je pourrais me débrouiller et créer, comprendre, sentir. Je suis un bel animal, généralement amusant en plus. Je pensais que c’était bien.
Surtout, je suis désuète. J’en veux à mes prédécesseurs d’avoir fait autant pour nous dénaturer. Je suis malheureuse dans cette société hyperconnectée artificiellement. Je suis excitée, surexcitée d’avoir tout au bout des doigts jusqu’à éprouver une lassitude profonde. Je suis aussi dégoutée. Je ne sais plus quel projet inventer pour essayer de sortir de tout ce qui se ressemble partout déjà. J’en ai marre des projets. J’en ai marre du toujours plus comme s’il n’y avait qu’une direction vers un mur qui n’arrive jamais. Moi qui ai toujours aimé le voyage plus que la destination, là, j’ai juste hâte qu’on atteigne la limite. J’aimais chercher dans les bibliothèques pendant des jours entiers, j’ai pas changé, imaginez ce qui m’arrive maintenant! Je sais que je ne suis pas seule.
Je me sens constamment surchargée et paralysée. Je ne me sens pas vieille, mais je me sens inutile et désintéressée du monde dans lequel on vit. Je ne vois pas d’issue intéressante, ma tête, l’isolement, changer d’espèce… (ne pouvons-nous pas tout changer de notre nature maintenant?)
Je sens que bientôt, même les ermites n’auront plus la paix. À la campagne, je vois les éclaircies dans la forêt, des pancartes à vendre dans la nature. Ce qui me dit que je ne suis pas la seule à essayer de fuir tout ça. Pourtant, les réseaux suivent, les gens doivent rester connectés sur la ville car le business en dépend. Le plastique, lui, se répand. Voilà, cela doit être un signe d’âge. Je dois être comme toutes les personnes de chaque génération. J’arrive surement à une crise existentielle normale. Une crise que j’ai depuis toujours et qui s’exacerbe avec le temps. Moi qui voulais juste devenir une vieille intéressante pleine d’histoires et de connaissances.
Enfin, bientôt rien qui ne sera pas déjà régurgité par une version de l’intelligence artificielle ou déterrée des réseaux sociaux.
Dans mon rêve la nuit dernière, j’étais lucide, je regardais mes mains déformées à 6 ou 4 doigts et essayais de lire des écrits d’un alphabet qui n’existe pas. Ah oui, voilà, c’est faux, c’est un rêve et je vérifiais régulièrement. C’est un vieux truc pour déterminer si on rêve, en cas de doute. J’ai souvent des rêves très élaborés, parfois lucides. Au moins, celui-ci était généré par mon intelligence bio.
Au travail, un boulot rare qui devrait satisfaire ce besoin d’approfondir, je sens la pression de ce même cercle vicieux du toujours plus. J’en viens à envier les boulots plus « ordinaires » et retrouver les choses que j’aime… en privé.
Petite, je me sentais déjà née 20 ans trop tard. Nostalgique à 5 ans, maintenant, je me perds en calculs, je me réfugie dans un temps où j’aurais pu être capable de parler de progrès. Puis je fantasme sur la ligne de temps mentale, je cours jusqu’aux années 20… 1920! Je m’ennuie des vieux qui savaient vraiment faire des choses. Les derniers meurent les uns après les autres et le deuil ne me quitte jamais. Je me sens rétrograde. C’est cool le rétro non? Sur les « bons marchés » en ligne l’esthétique rétro s’insèrent dans des camera numériques minables à la forme d’un Rolleiflex, des serviettes au motifs « mid-century » , des chaises de plastique inspirées de Eames, mais, en quasi-jetable, des hauts parleurs Bluetooth en forme de radio à lampe. Moi, j’utilise des cameras films qui sont complètement mécaniques, je connais la chimie pour faire apparaitre les images. Pas juste analogue, J’installe aussi des versions de Linux dans mes vieux ordinateurs de 15 à 25 ans ans qui sont supposément désuets et bons pour la poubelle. Je ne suis pas anti-technologique! J’aime juste vraiment vraiment tout comprendre. Je ne comprends toujours pas ceux pour qui ce n’est pas important. Là, j’échoue.
J’ai peur du jour où mon auto me lâche et sera remplacée par un machin avec un écran qui me dit que je touche à une ligne jaune. Je suis la conne qui s’amuse à apprendre une autre langue même si je pourrais tout traduire avec mon téléphone. C’est ça le paradoxe: je me sens conne de ne pas l’être. Je ne pense pas insulter quelqu’un qui puisse avoir lu jusqu’ici. J’aime toutes les sortes d’individus, oh j’aime beaucoup. Mais c’est l’ensemble qui me déçoit. L’énergie que ça prend en public pour ne pas laisser paraitre tout ça. Non, ça, ce n’est pas l’âge. C’est depuis toujours.
Tiens, une liste de musique qui me passait dans les synapses alors que j’écrivais en silence pour aller avec ça:
Conne, Brigitte Fontaine
Les vieux pianos, Claude Léveillée
Ne tuons pas la beauté du monde, Diane Dufresne
La complainte du progrès, Boris Vian

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